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Bibliothèque Associative de Malakoff
14/05 – 16h30 – Séminaire : Pour une philosophie politique critique n°4
Categories: Évenements

 

La critique d’un ordre social et politique a besoin d’une perspective, d’un horizon de sens pour parvenir à problématiser les analyses ; le seul point de vue qui vaille en ces domaines, c’est celui de l’émancipation humaine [ Présentation du séminaire ].

Sans titre

 

« Articulation de la philosophie politique et de l’actualité »

 

Outre que la grande faucheuse d’hommes – « la guerre de trente ans » entre 1914 et 1945 – participa du changement du statut de la mort en Occident et de la déshumanisation des foules, le XXe siècle a été marqué par deux types de crimes contre l’humanité qui restent spécifiques de cette époque et le demeurent encore aujourd’hui : Auschwitz-Birkenau d’une part et Hiroshima-Nagasaki de l’autre. Il est apparu que la modernité de ces crimes devait être rapportée à l’histoire longue de l’Occident pour en saisir toute la profondeur tragique et pour comprendre qu’ils ont inauguré la fin d’un monde. Il n’en reste pas moins que la fétichisation des ces évènements et le négationnisme qui les entoure recouvrent leurs causes dont le statut devient semblable à celui des secrets de famille : ils sont connus mais enfouis, ce qui, avec le temps qui passe, les rendent de plus en plus inavouables ou indicibles pour la première génération, puis innommables à la seconde génération et enfin inimaginables pour les générations suivantes dont nous sommes.

– D’un côté, l’analyse d’Auschwitz-Birkenau ne pouvait pas déboucher sur une critique de l’historiographie contemporaine car ce fait est :

  • recouvert par une masse de documents et d’interprétations indémêlables,
  • politiquement instrumentalisé, ici et là-bas,
  • et c’est un carrefour inextricable des passions et des idéologies les plus diverses.

En conséquence, c’est devenu un thème de recherche figé et difficilement abordable par la théorie critique.

– Ces difficultés ne doivent pas faire oublier qu’il subsiste tout de même une question de fond lancinante :

  • au-delà de toutes les causes militaires, politiques, économiques et sociales connues,
  • au-delà des instruments de coercition nazis,

comment expliquer que ce régime à perduré douze longues années et quasiment jusqu’à son dernier jour ? Autrement dit, quelles résonances inconscientes avaient été activées pour asseoir cette pérennité ? Question à laquelle les psychanalystes n’ont malheureusement pas été en mesure de répondre à cause des écueils persistants dans la pensée Freudienne.

– A contrario, il s’est avéré que l’analyse détaillée de la naissance du nucléaire a mené à un retour critique sur l’histoire des deux siècles passés en Occident parce qu’elle permettait d’examiner sans contrainte :

  • Le rôle du mode de connaissance scientifique moderne à l’origine de son avènement ;
  • Le poids décisif des capacités industrielles – issues du capitalisme – dans sa réalisation ;
  • L’implication des militaires et des Etats dans la mise au point de cette puissance inégalée ;
  • La conjonction, en temps de guerre, des secrets scientifiques, industriels et militaires avec la raison d’Etat ;
  • L’attitude névrotique des scientifiques de haut niveau dans ce processus ;
  • L’imaginaire moderne à la base de cette quête de « toute-puissance », etc.

– Mais quelles barrières avaient donc cédé pour que dès le début du XXe siècle le tapis rouge ait été déroulé en l’honneur exclusif de Thanatos ? Pour résoudre cette question, il fallut d’abord exhumer les interrogations suivantes :

  • Dans quelles circonstances et de quelle manière le mode de connaissance scientifique moderne, apparu à la fin XVIe siècle avec Copernic, s’est finalement cristallisé au milieu du XIXe siècle ?
  • Comment s’est nouée à ce moment-là une « triple alliance » entre sciences, industries et Etats-nations modernes ?
  • Quelle est la synergie profonde qui existe entre le mode de connaissance scientifique moderne, le capitalisme thermo-industriel et les Etats-nations modernes à ce moment-là ?
  • Pour quelles raisons est-il légitime de soutenir qu’à la fin du XIXe siècle s’est établie en Occident une civilisation capitaliste 1 dont un des nombreux signes réside dans l’invention des ingénieries sociales – paternalisme, familialisme, hygiénisme, darwinisme social – et surtout la plus radicale d’entre elles, l’eugénisme, qui visait à rétablir « la pureté de la race blanche menacée par la dégénérescence ? »

– Or, l’eugénisme c’est un des produits-phares de cette triple alliance dont on peut dire qu’il a constitué l’irrésistible transgression d’un des interdits fondateurs de toute culture, de toute société et de toute civilisation : l’interdit du meurtre. En 1910, Jacques Novicow l’exprimait en des termes plus directement politiques : « Le darwinisme social peut être défini comme la doctrine qui considère l’homicide collectif comme le moteur du progrès du genre humain ». Freud est passé à côté de cette interprétation de l’histoire dont il avait la clé et la psychanalyse ne cesse malheureusement de le payer depuis. Il est même légitime de penser que la « pulsion de mort » qu’il introduit dans sa topique de 1920 – Le principe de plaisir – n’est que la condensation et le déplacement de ce qu’il avait bien senti mais qu’il n’a pu théoriser parce qu’il était en quête de reconnaissance sociale, parce qu’il était le fils de son temps et qu’il s’est revendiqué comme « homme de science » jusqu’à la fin de ses jours.

– Arrêtons-là cette argumentation qui mériterait de nombreux développements afin d’envisager des questions ou des thèmes de réflexion qui ont une actualité plus brûlante et que la problématique précédemment développée permet de démêler :

  • Qu’est-ce qu’un tabou fondateur ? (les illimitations de la modernité versus l’écologie, la circulation du capital et des marchandises, les transgressions libérales).
  • Quelle est la place de l’imaginaire dans la cohésion des sociétés, des cultures et des civilisations ?
  • Quelle est la nature de l’imaginaire actuel ? Comment s’est-il installé ?
  • L’effondrement total des sociétés capitalistes et des individus ne laisse rien présager de bon. Même en tenant compte des nombreuses différences historiques, les similarités avec ce qui s’est produit dans les années 1930 sont préoccupantes.
  • Cet imaginaire peut-il être réellement « bousculé » pour donner naissance aux fondements d’un autre monde ?
  • D’où viennent les « positions de surplomb » actuelles des partis ou des théoriciens ? De quels « trous » dans l’élaboration théorique cela provient-il ?

 

1 Lire le texte joint : Le renversement civilisationnel.